1 milliard et moi, et moi et moi…des alliances essentielles pour bifurquer !


En avril dernier, Bastien Sibille, fondateur de la SCIC Mobicoop et coprésident des Licoornes, avait lancé un appel pour la création d’un fonds d’un milliard d’euros pour accélérer la transition et permettre aux acteurs déjà engagés de s’organiser. 3 mois et un millier de signataires plus tard, un premier rendez-vous a été fixé le 6 juillet dernier à Paris. Rentré à Marseille, je vous en propose un retour à chaud !

Nous avons commencé des centaines éparpillées, nous nous sommes retrouvés près de 500 personnes à assister à cette journée, accueillis au sein du collège des Bernardins ou bien en mode visio !

La journée a démarré par une séquence inspirante, la lecture d’une lettre de Claude Alphandéry. Claude nous a rappelé dans quelles conditions Jean Moulin lui demanda, en 1943, d’organiser pour la Drôme un travail de réunification des réseaux de la Résistance. C’est aussi le moment d’accueil et formation de centaines de jeunes, décidés à rejoindre la résistance en refusant le Service de travail obligatoire. Ce moment particulier de notre histoire a démontré qu’il a été possible de s’allier et de s’accepter malgré des histoires personnelles, des cultures politiques ou des croyances différentes. Cela a été possible car de nombreux jeunes étaient réunis dans un même lieu et avec beaucoup de temps pour échanger, partager, s’organiser, apprendre ensemble, et surtout vivre ensemble !

Cet espace-temps de quelques mois a forgé des amitiés, des combats et des convictions qui se sont retrouvés dans le programme national de la Résistance, « Les Jours Heureux ». Cette histoire est la nôtre, elle a rassemblé des communistes et des intégristes catholiques, des militants politiques comme des personnes qui ne s’étaient jamais engagés dans un cadre collectif. Claude, en nous rappelant cela dans sa lettre introductive à nos travaux, a mis la barre très haute, et à poser une exigence pour les nouvelles générations. Il a été possible durant cette période de débattre et de travailler nos désaccords quand une vision, une urgence, une force de vie deviennent essentielles.

« Qu’est ce qui est essentiel ? »

Cette question traverse nos générations. Les conditions sont différentes mais la période que nous traversons doit questionner notre capacité de nous allier, non pour se lever face à l’occupant, mais pour bifurquer face à un système capitaliste et financier qui tue à grande échelle notre écosystème terrien.

Bastien dans son ouverture des travaux, rappelle que les fumées des grands feux canadiens sont arrivées chez nous, au moment où d’autres feux se sont allumés dans des quartiers périphériques suite à l’assassinat du jeune Nahel. Ce lien permet de rappeler qu’il n’y aura pas de transition écologique et climatique sans justice sociale. Cette première alliance est une exigence, elle est aujourd’hui portée par les nouvelles générations. Comment alors créer les conditions de ces alliances qui permettront de faire levier. Le milliard d’euros du fonds est un appel pour démontrer que nos savoir-faire et expériences sont aujourd’hui en mesure de relever le défi mais cette aventure s’inscrit bien au-delà.

Elle est une aventure qui ne sait pas exactement où elle va, et c’est tant mieux !
Elle est construite, pas après pas, en articulant projet, vision et actions. Après des témoignages inspirants en matinée, 8 ateliers de travail ont pu s’exercer en 1h30 à produire des propositions. Ces ateliers ont permis à la fois de découvrir la diversité des participants et d’articuler des approches pour porter des propositions de chaque groupe. Un compte rendu détaillé sera partagé durant l’été et un second rendez-vous sera programmé à l’automne afin de fixer ensemble une méthode, une gouvernance et des premières actions.

Nous avons co-animé avec Patrick Viveret et Vaia Tuuhia l’atelier 6 : « Comment expérimenter les formes économiques, écologiques et démocratiques que nous réclamons ? ». Un atelier qui a pu rassembler plus d’une vingtaine de personne très diverses et se connaissant peu. « Il y a au bas mot 2 millions de personnes qui adhèrent à la transition juste mais cela ne fait pas système et levier de transformation ». Nous sommes partis des expériences qui existent déjà. « Il y a quantités de choses qui se font mais comment cela constitue un ensemble articulé qui permettrait au milliard de renforcer ces initiatives ? » : que ce soit sur le forum des indicateurs de richesses, la comptabilité care en triple capital, le DONUT d’Oxfam, les monnaies locales avec le Mouvement Sol, les monnaies-temps avec les Accorderies, la monnaie-fiscale, les Licoornes comme les associations et SCIC sur nos territoires.

Un milliard, pour faire quoi et comment ? Quels liens avec l’économie de marché et comment la dynamique de ce milliard permet de soutenir des initiatives en dehors de l’économie marchande ? Cela passe nécessairement par résister à la novlangue. Patrick Viveret rappelle les définitions que nous devrions défendre de termes aujourd’hui transformés : Valeur, force de vie ou valor is money ? Bénéfices comme activités bénéfiques et bénévolat, comme orientation bénéfique de la volonté ? Ces mots peuvent appuyer la création d’un nouveau récit, contribuent à un langage commun et nourrissent des alliances. Par exemple, un participant exprime le fait que l’on « ne cherche pas 1 milliard, mais on a déjà 100 milliards si on raconte une nouvelle histoire ! ». Des difficultés pour s’allier au sein de l’ESS « souvent dans des guerres de chapelle » ? Animer des polarités et faire vivre des controverses qui nous renforcent en assumant nos tensions comme autant de richesses ?

Quelle stratégie pour dépasser l’approche uniquement monétaire du milliard ?

Sur cette question, les participants sont revenus sur les expériences issues d’une analyse critique des règles comptables actuelles : Mieux reconnaitre les externalités négatives car, en les transformant, elles deviennent des sources considérables sur les budgets de nombreuses organisations publiques ou privées. Un autre participant nous partage son expérience des marchés financiers et propose d’Hacker le système financier, ni plus, ni moins ! Cela nous démontre que s’allier avec des personnes et des mondes si peu « familiers » peut nous ouvrir de nouvelles pistes et de nouveaux imaginaires. Il faut penser un autre système fondé sur un « retraitement de notre comptabilité » affirme Patrick Viveret : pourquoi ne pas imaginer des points verts et des points noirs pour qualifier de nouveaux indicateurs en différenciant ce qui est « bénéfique » et ce qui est « destructeur » ?

Cela devient alors un enjeu de délibération démocratique. Qu’est ce qui a de la valeur dans notre comptabilité actuelle ? Qui et comment fixer ces points et ces choix ? Quelle dimension concrète et visible pour chaque citoyen ? C’est le sens du projet d’une nouvelle carte vitale prenant en compte la dimension globale de la santé au sens de la définition de l’OMS : « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Chaque citoyen prendrait la mesure de ce que cette carte lui permettrait de faire, de reconnaître mais aussi de simplement « être ».

Une partie du milliard en monnaie locale pour faire levier et soutenir l’écosystème territorial.

Nous devions retenir une proposition à remettre dans la synthèse de la séance plénière : Il a été choisi de renforcer les monnaies locales en demandant à ce qu’une partie du milliard mobilisé puisse être distribué en monnaie locale afin de renforcer les écosystèmes locaux. Une étude a été menée qui démontre que 1000 euros sous forme de monnaie locale déploie entre 1,25 à 1,55 fois plus de ressources sur le territoire en infusant les réseaux de commerce et de services de proximité. De plus, pour appuyer la cohérence de nos pratiques et de nos discours, il est demandé aux SCIC et associations engagées dans notre processus de payer leurs salariés, sur une part, en monnaie locale si elle existe bien sûr ! Il reste alors au Mouvement Sol de développer l’inter-opérabilité des monnaies locales afin de pouvoir les utiliser sur tout le territoire. Là encore, Guillaume, cofondateur de l’Assemblée virtuelle, a rappelé qu’ils ont pu développer des systèmes numériques en soutien à ces acteurs, du Transiscope au réseau social décentralisé, bientôt Archipelago. Sur ce sujet des monnaies et bien d’autres, les alliances entre acteurs se fondent aussi sur des compétences complémentaires qui, ensemble, démontrent la puissance et l’innovation de notre réseau.

Des nouvelles alliances entre territoires populaires, urbains et ruraux.

La première contribution que nous souhaitons apporter à ce tissage est le lien entre acteurs des quartiers urbains populaires et des quartiers plus ruraux, tous marqués par les inégalités. Il n’y aura pas de transition écologique sans lutte contre les inégalités. Notre prochain pas est de diffuser auprès des réseaux d’acteurs associatifs et institutionnels, des bénévoles comme de nombreux professionnels, cet appel et cet enjeu de sortir de nos « espaces de représentation » ou les silos façonnés par une approche techniciste de nos métiers ou de nos engagements. Les Colibris, le Collectif de la transition citoyenne, le Mouvement pour l’économie solidaire (MES), le Collectif des associations citoyennes (CAC) le font déjà. Il faut poursuivre vers des réseaux plus institutionnels mais tout autant engagés, par exemple, l’UNADEL comme l’IRDSU qui travaillent déjà ensemble doivent se relier à cette dynamique (et non se rallier).

« Ce qui se fait sans nous, se fait contre nous », nous devons aussi créer les conditions de la rencontre pour tisser les liens avec les associations et collectifs issus des quartiers populaires qui doivent porter par eux-mêmes leur voix. A l’approche de la signature des nouveaux contrats de ville à la fin de 2023, il faut que la question écologique et sociale en deviennent la colonne vertébrale. De nouvelles alliances, comme de nouvelles conditions de la rencontre et de la délibération, permettraient de donner un autre horizon à une société qui se transforme déjà mais qui se fissure tout autant.

Le 6 juillet marque le début d’une aventure, une aventure qui doit tenir dans le temps.

Pour cela, elle a besoin de rythme : le rythme de nos rencontres comme des occasions de faire ensemble, de transmettre entre générations, de partager des expériences. Le 6 juillet a été ce premier temps et il y en aura d’autres avant le prochain grand rendez-vous fixé à l’automne.

Inscrire nos actions dans la durée, c’est aussi les rythmer par des pettes actions individuelles. La première proposée est d’élargir le cercle à 3 personnes de notre entourage ! Nous sommes près de 1000 premiers signataires, nous devons être 3000 après la période estivale. Pour signer c’est ici : https://framaforms.org/1-milliard-deuros-pour-la-transition-juste-1688222036

Du rythme, des rencontres, des petites actions, nous avons besoin aussi d’espaces et de lieux pour le rendre possible. Un atelier a travaillé à cet enjeu et a commencé à repérer des alliances avec plusieurs dizaines de lieux sur les territoires pour le permettre.

Des temps pour se voir, des lieux, de l’énergie, autant de belles ressources rassemblées pour poursuivre et se relier. L’Eccap y contribuera comme l’Archipel des confluences : être au service des acteurs et des espaces où se tissent les liens, et nourrissent la confiance pour changer de cap.


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