La vision politique de T. Piketty et la place du Revenu d’existence


Thomas Piketty est un économiste de renom. Il est professeur à l’école d’économie de Paris et s’intéresse à la questions des inégalités. Son approche est singulière pour plusieurs raisons : c’est une approche historique qui s’inscrit dans la longue durée, c’est une approche globale qui s’intéresse à la comparaison internationale (Europe, États Unis, Inde, Chine …). Son travail s’ouvre largement aux sciences sociales (il est d’ailleurs directeur d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales ) mais reste centré sur un travail statistique qui s’intéresse aux écarts entre déciles et non aux évolutions moyennes. Surtout son travail est résolument hétérodoxe, il s’oppose au laisser faire libéral et se revendique d’un socialisme participatif.  Son ouvrage phare, traduit en 40 langues et vendu à 2,5 millions d’exemplaires, s’intitule Le capital au XXIème siècle. Dans cette première partie nous allons relater sa vision de la politique (A) puis nous présenterons ses propositions pour une société en se centrant sur un sujet que nous partageons, celui du revenu d’existence (B).
A. La société juste selon Piketty.
Dans le dernier chapitre de Capital et idéologie qui s’intitule Eléments pour un socialisme participatif au XXIème siècle, il définit ce dernier comme étant : « une nouvelle perspective égalitaire à visée universelle, fondée sur la propriété sociale, l’éducation et le partage des savoirs et des pouvoirs ». Il poursuit : « Qu’est-ce qu’une société juste ? Dans le cadre de ce livre, je propose la définition imparfaite suivante. La société juste est celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible. Parmi ces biens fondamentaux figurent notamment l’éducation, la santé, le droit de vote et plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. La société juste organise des relations socioéconomiques, des rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevées possibles.[…] Cette définition imprécise de la société juste ne règle pas tous les problèmes, tant s’en faut. Seule la délibération collective peut permettre d’aller plus loin, sur la base des expériences historiques et individuelles dont nous disposons, et de la participation de tous ses membres. C’est d’ailleurs pourquoi la délibération est à la fois une fin et un moyen. » (Piketty, 2019, p.1113). 
Cette déclaration permet de préciser trois points caractérisant la vision de l’auteur : sur le plan économique il n’est pas libéral puisque la société juste ne repose pas sur les arbitrages de marché mais doit être organisée, c’est-à-dire régulée par le politique. Il n’est pas non plus marxiste puisque cette régulation politique doit s’opérer par la délibération du plus grand nombre et non pas être le fait d’experts étatiques. Sur le plan politique, il se rapproche des libéraux (au sens américains du terme) et notamment de John Rawls qu’il cite explicitement. Par contre, il s’en détache en affirmant qu’il faut : « se méfier des principes abstraits et généraux de justice sociale et se concentrer sur la façon dont ils s’incarnent dans des sociétés particulières et dans des politiques et des institutions concrètes ». (Piketty, 2019, p. 1114). De plus, cette recherche de la société juste le place dans la filiation Kantienne que revendique également Rawls et Habermas pour qui la politique est l’organisation du juste. Cette vision politique débouche sur des mesures concrètes de réduction des inégalités par la propriété sociale et par l’impôt. Dans le cadre de ces mesures T. Piketty évoque, même si ce n’est pas central chez lui, la question du revenu d’existence.  Nous allons présenter ses propositions en la matière en nous référant à ses deux derniers ouvrages. 
B. Les propositions de T. Piketty autour du revenu d’existence. 
Dans son dernier ouvrage, Une brève histoire de l’égalité, Piketty évoque la question du revenu de base, version édulcorée du revenu d’existence (voir article “les multiples visages du revenu d’existence”). Il critique cette approche qui laisse beaucoup de personnes sans protection : les plus jeunes, les personnes sans compte bancaire … De plus, il est favorable à l’extension de ce type de mesure de revenu minimum aux travailleurs à bas salaires. Pour ce faire, il propose « un système de versement automatique sur les bulletins de salaires et les comptes bancaires, sans que les personnes concernées aient à le demander, en lien avec le système d’impôt progressif (également prélevé à la source) » (Piketty, 2021, p. 229). Cette mesure permet de lutter contre le non recours au droit au revenu minimum en supprimant les démarches d’obtention de ce revenu. Comme ce plancher serait insuffisant pour lutter contre les inégalités  il conviendrait, selon l’auteur, d’ajouter : « un outil plus ambitieux qui pourrait être appliqué en complément du revenu de base […] le système de garantie de l’emploi récemment proposé dans le cadre des discutions sur le Green New Deal » (Piketty, 2021, p. 229).
De plus, Thomas Piketty propose dans Capital et idéologie (proposition en partie reprise dans Une brève histoire de l’inégalité) que : « le système fiscal de la société juste repose sur trois grands impôts progressif : un impôt progressif annuel sur la propriété, un impôt progressif sur l’héritage et impôt progressif sur le revenu » (Piketty, 2019, p. 1129). Ce dernier impôt, dans lequel Piketty inclut aussi les cotisations sociales et les taxes progressives sur les émissions carbone, financerait les dépenses publiques, en particulier le revenu de base et l’État social. Les autres systèmes d’imposition sont censés rapporter environ 5 % du revenu national et permettraient de : « mettre en place un système de dotation en capital versé à chaque jeune adulte (par exemple à l’âge de 25 ans) […] par construction un tel système permet de diffuser la propriété à la base tout en limitant sa concentration au sommet » (Piketty, 2019, p. 1129). L’auteur parle de mise en place d’un système « d’héritage minimal » . « Pour fixer les idées, cet héritage minimal pourrait être égal à 60 % du patrimoine moyen par adulte (soit 120 000 euros si la moyenne est de l’ordre de 200 000 euros, comme cela est le cas en France actuellement) et versé à tous à l’âge de 25 ans » (Piketty, 2021, p. 231). Cette idée de taxation du patrimoine pour permettre à tous d’accéder à la propriété se trouvait déjà dans les propositions de l’inventeur du revenu d’existence Thomas Paine. Dès lors, cette proposition de dotation initiale couplée à ses remarques sur le revenu de base viennent nourrir les débats autour du revenu universel. Ce débat est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduit à une triple crise : économique, politique et écologique (Dacheux, Goujon, 2020). Aussi, pour nourrir à notre tour ce débat nous allons commenter de manière critique ces propositions et la vision politique qui les sous-tendent
Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,

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