Laïcité et altérité en démocratie


Ces derniers temps, les débats sur la laïcité ont souvent entretenu des confusions entre ce qui appartient à l’État et ce qui revient à la société civile, d’une part ; ce qui relève de la loi (et non de la foi) dans un régime démocratique, et ce qui répond d’une question passionnée, à défaut d’être toujours passionnante, sur l’identité « nationale », d’autre part. En France, le discours du parti d’extrême droite a grandement contribué à instrumentaliser le thème de la laïcité pour en faire un enjeu identitaire comme si l’identité nationale, celle de la France, était fondée sur une « nature » et que celle-ci pouvait exister de façon immuable et univoque, que ce soit pour les individus comme pour la société. 
 
Avec la séparation des églises et de l’État par laquelle la loi s’affranchit radialement de toute référence divine ou de principes révélés, la loi de 1905 reconnait à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, ce qui resitue les différences identitaires confessionnelles dans le giron des croyances et non plus des appartenances par essence (ou par naissance). L’autre est par conséquent fondamentalement différent par ce qu’il croit autant que par ce qu’il est, ou par ce que je crois qu’il est, de même que je suis différent de lui par ce qu’il croit que je suis, et par ce qu’il croit que je crois qu’il est, et ainsi de suite. C’est ce qu’implique la définition en droit de la laïcité par la notion de croyance pour en faire une question de liberté de conscience et d’égalité des croyants et non croyants devant la loi.
 
Cette différence-là, entre le croyant et le non croyant, traverse toutes les appartenances religieuses (sans parler de leurs multiples sectes) jusque et y compris pour les athées, en passant par les abandonnés, les convertis, les agnostiques et les incrédules. Tous ces groupes sont reliés entre eux par leur hétérogénéité interne, à commencer par celle que constituent toutes les nuances des plus convaincus aux indifférents. Le psychosociologue ajouterait sans hésiter que cette distinction traverse les individus eux-mêmes puisque l’identité personnelle se construit à partir de ces évolutions qui font que ce que l’on croit ou pas n’est certainement pas, subjectivement, identique tout au long de sa vie. Il y a aussi différentes façons de croire à la même chose, toute doctrine a ses partisans et ses sympathisants, toute pratique a ses pratiquants plus ou moins scrupuleux… Au lieu de stigmatiser telle ou telle religion dans son « essence », sans séparer le cultuel et le culturel, sans distinguer entre la doctrine et la foi, on ferait mieux de centrer le débat sur la liberté de conscience et l’égalité républicaine.
 
Pourtant, le débat sur la laïcité est souvent préempté dans les médias par les partisans des positions les plus tranchées, positions que l’on peut ramasser dans une confrontation entre le moraliste cosmopolite qui, selon McConnel[1], « ne se sent bien nulle part et qui partout se sent supérieur », et le moraliste universaliste qui lui se sentirait aussi supérieur, au moins moralement, tout en se sentant bien partout. Le cosmopolite, partisan d’une laïcité «ouverte », accommodante, veut imposer une vision communautaire qui, au nom de la pluralité, renforce la concurrence entre groupes et ne fait pas beaucoup de cas des différences au sein des groupes socio-historiques, là où l’universaliste, partisan d’une laïcité intransigeante, surtout envers les musulmans, veut imposer une vision unitaire voire uniforme qui ne reconnaît pas les différences entre les groupes sociaux au sein d’une même communauté, tout en exagérant les différences entre les communautés. 
 
Le premier a tendance à s’enferrer dans une position victimaire, victime d’un « système » qui serait entièrement contrôlé par des dominants, ce qui peut le conduire à son tour à stigmatiser l’adversaire quitte à employer les mêmes catégories que lui (Blanc, mâle, etc.) et donc à essentialiser ceux qui l’essentialisent. Le second fait penser à ceux qui s’indignent lorsque des personnes victimes de discriminations et de racisme, dans un syndicat étudiant, se réunissent hors de la présence de Blancs : comment croire que nos moralistes universalistes peuvent les comprendre s’ils ne comprennent déjà pas pourquoi ces personnes préfèreraient se retrouver entre elles. Vivre avec l’autre ne signifie pas lui imposer sa présence en permanence, y compris quand elle n’est pas souhaitée. 
 
On peut regretter qu’il faille en passer par ce type de réunion qui ne fait d’ailleurs que renverser le stigmate (en excluant une catégorie de personnes) mais on peut difficilement nier que des discriminations existent et le fait de constamment revendiquer une supériorité morale qui ferait qu’au nom d’un universalisme abstrait, chacun serait en capacité de comprendre et d’assimiler intellectuellement ce que vivent ceux qui sont différents de soi par la religion, la culture ou par la couleur de leur peau (ou par le statut social mais cet aspect est très souvent passé sous silence), représente un déni d’altérité qui a tendance à faire croire que la laïcité pourrait elle-même être discriminante envers certaines populations. 
 
Une étude récente réalisée par l’lfop en 2020 pour le magazine de la LICRA a montré que 68% des jeunes interrogés estiment que la laïcité ne se rattache à « aucun courant » idéologique particulier. Bien sûr, les médias ont surtout mis en exergue le fait que ces résultats ont tendance à montrer que les jeunes veulent majoritairement une société plus inclusive dans l’application de la laïcité à l’école. 52% d’entre eux seraient favorables au port de signes religieux à l’école, alors que seulement 25% des adultes partageraient cette position. 37% des sondés estiment que certaines lois laïques comme celles de 2010 et de 2014 (contre le voile intégral dans l’espace public et interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école) sont « discriminatoires » à l’égard les musulmans. 
 
Une autre étude conduite par Charles Mercier (voir son article : « Prendre le risque d’écouter ce que les jeunes ont à dire sur la laïcité » dans Le Monde du 23 juin 2021) montre qu’une grande majorité des jeunes approuve la « neutralité » de l’État en matière religieuse et donc se reconnaissent dans la séparation entre les églises et l’État. En revanche, ils ne se reconnaissent pas dans « une laïcité transformée en impératif à refouler les identités dans l’espace public ». Selon Mercier, « ils pensent que l’expression respectueuse des convictions constitue, non pas une menace, mais une chance pour le vivre-ensemble ». C’est donc la liberté de conscience qui prime sur l’appartenance ou l’affiliation religieuse, pour les jeunes comme pour les moins jeunes, la question religieuse étant d’abord perçue comme une question de « conviction ». 
 
La laïcité permet à chaque citoyen d’avoir le droit de croire ou de ne pas croire et ainsi d’exprimer ses convictions dans l’espace public, à partir du moment où il ne les impose pas aux autres (d’où la question du prosélytisme à l’école). C’est pourquoi, si nous sommes pour l’enseignement du fait religieux à l’école, il nous semble important que celui-ci soit relié à l’enseignement du fait rationaliste sans lequel il n’y aurait pas de relativité des croyances au sein d’une communauté fondée non pas sur un état de fait mais sur un État de droit. De même, si nous sommes pour la diversité culturelle, celle-ci doit d’abord favoriser les mélanges et non une « identité », en opposition ou en concurrence avec une autre. La laïcité repose avant tout sur l’interculturel qui suppose la séparation entre le culte et la culture, et non sur le multiculturel qui entretient la confusion entre croyance et appartenance, tout en favorisant la juxtaposition de cultures unifiées, séparées les unes des autres. Comme le dit François Jullien dans son essai très stimulant Il n’y a pas d’identité culturelle[2] : « ce qui fait l’Europe, c’est qu’elle est à la fois chrétienne et laïque (et autre) ». Et, on pourrait ajouter que ce qui va faire l’Europe, c’est le métissage culturel avec cet « autre » de la chrétienté et de la laïcité qui ne demande qu’à exister, sous une forme ou sous une autre, « entre » toutes ces cultures.
 
 
Elwis Potier
Psychosociologue
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

[1] cité par M. Nussbaum dans For love of Country, Debating the Limits of Patriotism (1996), repris par Daniel Innerarity dans La démocratie sans l’État, Climats, 2006, p. 127
[2] sans oublier le sous-titre : mais défendons les ressources d’une culture, éditions de L’Herne, 2016


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