A propos de l’article « L’école française » de F. Dubet


On ne peut que saluer la persévérance de F. Dubet à dénoncer les carences de notre école républicaine vivant sur sa réputation ancienne tout en tournant le dos sans le dire à ses principes de base.

Les récents articles de F. Dubet (ECC-1/06/21) et D. Cérézuelle (ECC-15/06/21) confirment les innombrables analyses précédentes portant un diagnostic de plus en plus pessimiste sur notre Ecole républicaine. Ils montrent en particulier à quel point l’obsession de former les élites entrave l’épanouissement de la plus grande partie de la population scolaire. Tout est dit dans l’article de F. Dubet du caractère déterminant de la sélection (écrémage) imposée sur la base de programmes et de « critères définis par les Grandes Ecoles » à des élèves disposant au départ d’un capital culturel et psycho-social très inégalitaire déterminé par leur origine sociale. Complémentairement, à partir de sa position d’enseignant, D. Cérézuelle dissèque très finement les mécanismes par lesquels ceux qui ne parviennent pas à suivre le rythme de la course ainsi imposée intègrent l’idée de leur infériorité. Il souligne en outre que, contrairement aux générations antérieures, ces élèves ne peuvent se rattraper de leur échec scolaire relatif en bénéficiant d’un environnement moins formaté mais plus ouvert, aujourd’hui appauvri.
Les conséquences de ce système sont connues de tous en ce qui concerne le renforcement des inégalités à la sortie des études, la panne de l’ascenseur social, le caractère quasi-héréditaire de l’accès à l’excellence.

Curieusement, les commentaires sont plus discrets en ce qui concerne la réalité de cette excellence. Il est surtout question de formatage des esprits, de corporatisme, de perméabilité entre sphères publique et privée. Mais par ailleurs les classements internationaux ne démontrent pas une supériorité intellectuelle et morale de nos élites hexagonales. Et si nombre d’ingénieurs font de belles carrières de traders dans des établissements bancaires de pointe, en revanche peu de polytechniciens ont obtenu le prix Nobel.
 

Surtout, au-delà de leur pertinence indiscutable, ces analyses laissent le lecteur citoyen non spécialiste sur sa faim. Comment en effet envisager la sortie de cette impasse si « personne n’envisage sérieusement de mettre à mal la dualité de notre système éducatif » ? F. Dubet suggère deux explications à cette passivité. La première, qui fait le titre de son article, concerne « l’épuisement d’un modèle ». Mais de quel modèle s’agit-il ? N’était-il pas admis que l’école républicaine, obligatoire et gratuite, certes inégalitaire, visait au moins l’égalité des chances, se souciait de l’ascenseur social en des temps où les différences socio-culturelles entre classes sociales étaient incomparablement plus fortes qu’aujourd’hui, et donnait à chacun le minimum culturel les préparant à la vie, tout en veillant à ce que les futures élites, Grands Commis de l’Etat ou pas, se sentent responsables de l’intérêt général et, pour certains, accèdent à la renommée internationale.

Mais, si le constat actuel traduit les insuffisances diverses de l’ensemble du système éducatif, est-on sûr que celui-ci corresponde encore au modèle initial ? Certes, les structures restent globalement les mêmes (hormis le collège pour tous), mais qu’en est-il de son fonctionnement ?
F. Dubet résume bien en quoi ce système s’est rigidifié. En premier lieu en imposant la mécanique du tri par le biais de programmes exagérément ambitieux et de rythmes de compétition permanente individualisée, et en sacrifiant au passage tout ce qui ne peut concourir à la sélection par la notation. En second lieu par l’adaptation à son avantage de la partie la mieux formée et informée des familles. Celles-ci développent de plus en plus des stratégies de contournement des principes et des règles, par le recours aux formations payantes et au choix des établissements scolaires en fonction de leurs taux de réussite aux concours, critères déterminant rétroactivement le choix résidentiel et renforçant ce faisant un entre-soi social d’ampleur inédite. La priorité donnée par l’EN et par ces familles à la maîtrise des mathématiques à un niveau largement supérieur aux besoins professionnels de la très grande majorité des actifs constitue pour l’application de ces stratégies un outil de premier plan par la capacité de cette discipline à sélectionner de manière définitive, tout à fait indépendamment de son intérêt dans le cadre d’une formation globale. Cet entre-soi communautariste structure désormais la société à tous les niveaux, depuis la petite ville de province écartelée entre quartiers plus ou moins « favorisés », les métropoles, et in fine Paris. Avec à la clé des inégalités territoriales – inimaginables voici quelques décennies dans un pays s’accusant d’un jacobinisme despotique – entre « déserts » (de services publics, médicaux, culturels, …) et secteurs de sur-accumulation de services et de biens, particulièrement culturels et … éducatifs.

Comme toute organisation anthropologique, la nôtre repose sur des symboles et des mécanismes. En l’occurrence, le symbole central est celui des Grandes Ecoles, dont le prestige, déclinant au niveau international, reste intouchable chez nous, malgré son rôle structurant dans les dérives de notre enseignement. Les remettre en question, et avec elles les classes préparatoires, semble encore relever du blasphème, comparable à celui de Galilée, ou de celui consistant à contester le « there is no alternative » de M. Thatcher.
 

Or, à quoi sert de disséquer les tares de notre système éducatif si, tout en dénonçant son fondement structurel, on s’abstient ne serait-ce que d’envisager son remplacement ? Tel est le paradoxe de notre société, qui croit pouvoir résoudre ses problèmes de fondations en se contentant de repeindre ses superstructures. Pourtant, les exemples ne manquent pas de pays, qui, partant de plus bas, réussissent à la fois à émanciper l’ensemble de leur population tout en produisant des élites (dans la Recherche et l’innovation en particulier) largement compétitives par rapport aux nôtres. Ils n’ont pas, eux, ces Grandes Ecoles prestigieuses où n’entrent que des descendants d’élites. Ils peuvent alors appliquer les principes donnés par F. Dubet, et qu’avaient d’ailleurs exprimés dans le passé nombre de nos philosophes et éducateurs (entre autres Condorcet et Freinet), de manière à compenser les handicaps sociaux culturels d’origine, de mieux adapter les rythmes éducatifs, d’ouvrir à une formation personnelle plus enrichissante, de « construire des communautés éducatives, etc..). 

L’argument d’autorité produit automatiquement au nom de l’excellence à l’encontre de cette perspective par les tenants de l’immobilisme n’a pas de fondement réel. L’excellence, la fabrication de l’élite, auraient tout à gagner à la mise en œuvre d’une sélection progressive, laissant aux uns le temps de combler leurs handicaps de départ et à tous la possibilité de développer, au-delà des capacités techniques, des valeurs culturelles et humaines trop peu mises en pratique aujourd’hui. Une culture partagée entre les différentes disciplines et différents niveaux sociaux permettrait de sortir des cloisonnements, des incompréhensions et des stéréotypes, et d’ouvrir les nouvelles générations à la résolution des défis de notre temps, ce qui exige esprit de recherche, de pluridisciplinarité et capacité d’adaptation. Il faut cesser de formater les futures élites dans des formations pseudo-généralistes intégrant des choix de carrière soumis à la fois au hasard de la réussite à tel ou tel concours et au conditionnement imposé par le milieu familial. La formation partagée par tous dans les Universités, sanctionnée par des examens et des orientations progressives, permettrait de reporter l’orientation professionnelle à des examens et concours intra-études ouvrant sur des Ecoles spécialisées et, pour les meilleurs, à des concours d’entrée à des structures – Grandes Ecoles ou pas – ouvrant sur les plus hauts niveaux.
Ce schéma organisationnel, permettant de résoudre au mieux les défis posés à l’éducation universelle, ne peut être attaqué rationnellement que sur un plan : celui de la perte de privilèges offerts par le système actuel à une partie réduite de la population. Là se trouve le vrai enjeu, comparable à celui auquel s’est efforcée de répondre la révolution de 1789 : comment intégrer la classe aristocratique dans l’ensemble de la Nation ? Les obstacles matériels sont importants, mais moins sans doute que ceux du prestige et du positionnement social et matériel que perdraient – relativement – les descendants des bénéficiaires actuels du système. Mais est-il tellement utopique de penser qu’une nouvelle Nuit du 4 Août pourrait se produire ? De toutes façons, un acte de générosité de nos actuels privilégiés serait finalement moins douloureux que les conséquences d’une nouvelle révolution dressant « le peuple » contre ses élites considérées irrémédiablement comme méprisantes à son égard.
 

N’est-ce pas – dans la situation actuelle de carence d’une classe politique circonvenue par les élites – aux grands intellectuels éclairés comme F. Dubet de pousser leurs analyses jusqu’au stade des propositions, de manière à provoquer dans tout le pays un débat de fond sur les avantages et les inconvénients d’un changement de fond et aboutir à un nouveau projet d’ensemble ? Il y a d’ailleurs fort à parier que celui-ci se rapprocherait du modèle initial de l’Ecole républicaine, adapté enfin aux enjeux du monde moderne après avoir tourné le dos à ses dérives réactionnaires.  
 

29/06/2021


Laisser un commentaire

Blog at WordPress.com.