Prévision et Prospective


Gaston Berger qui fut philosophe, chef d’entreprise, et haut fonctionnaire a centré sa pensée autour du problème du temps. “L’avenir n’est plus ce qui doit inévitablement se produire, il n’est même plus ce qui va arriver, il est ce que l’ensemble du monde va faire. (…) Ainsi le monde brisé devient le monde ouvert. Ce qui pouvait être une déception pour les attentes nées de l’habitude est une possibilité offerte à nos aspirations créatrices. Si rien n’est garanti, rien du moins n’est fatal ou inexorable[1] L’idée fondamentale  de la prospective consiste  à refuser un rapport magique (prédit), déterministe (prévu) à l’avenir pour un rapport construit, ce qui signifie qu’il n’y a d’avenir que pour un sujet, c’est à dire un être qui pose des choix de connaissance et des choix éthiques. Toutes les “futurologies” du monde ne sauraient occulter l’acte responsable d’un sujet sans lequel rien n’a de sens.

Bien souvent, le mot “prospective” recouvre précisément ces comportements de fuite que stigmatisait Gaston Berger. Si les “lendemains qui chantent” ont perdu l’auréole du “grand soir”, ils subsistent toujours colorés de statistiques, d’extrapolations ou de planifications régulièrement démenties par les faits. Le mythe de l’avenir fait reposer le destin de l’homme sur le déterminisme des découvertes scientifiques  techniques ou managériales. Or la question est beaucoup plus radicale: “ La prospective n’est pas cette anticipation romanesque qui projetterait sur l’avenir la solution imaginaire de nos problèmes d’aujourd’hui, alors que demain ils seront plus souvent périmés que résolus. Penser à ce que sera la condition humaine dans vingt, quarante ou soixante ans ne consiste pas à rechercher si nous aurons envoyé des savants sur la Lune ou sur la planète Mars (…) Ces problèmes ne sont certes pas dénués  d’intérêt, mais ils sont homogènes à ceux que nous posons aujourd’hui. C’est à des nouveautés plus profondes et plus déroutantes que nous devons nous préparer [2]

 

Gaston Berger énumère  trois outils fondamentaux dont use la prévision:

Le précédent : c’est tout ce qui épargne des difficultés de l’initiative. Il repose sur l’idée qu’il est sage de répéter ce qui a fait ses preuves et se suffit le plus souvent d’un accord tacite.

L’analogie : on fait appel ici à la connaissance de l’histoire et à sa propre expérience. On s’efforce de trouver des rapports identiques  entre des situations différentes.

L’extrapolation : ce procédé s’inspire des mathématiques. Il s’agit de retrouver la courbe d’un fait étudié sur un laps de temps assez long et de la prolonger pour avoir quelque idée de l’avenir.

 

Tout cela, note Berger, est loin d’être inutile mais reste radicalement insuffisant. En effet, la prévision repose sur l’idée d’un monde stable, d’une permanence des lois de la nature. Or, de plus en plus, l’impact des décisions humaines se substitue peu à peu aux lois de la nature et, comme il le répète souvent, nous sommes condamnés chaque jour à être des inventeurs. Il s’agit bien de passer à un nouvel état d’esprit fait de souplesse, d’imagination, d’ouverture, de collaboration entre les disciplines les plus diverses au lieu de rester crispé dans les “avantages acquis” des paresses intellectuelles qui accompagnent si souvent  ceux des carrières

 

Teilhard de Chardin lisait les convulsions  du monde moderne comme “la fin du néolithique”, c’est à dire la fin d’une ère où l’homme s’est installé dans un espace et défini par ses engrangements. Tout indique qu’une nouvelle ère “nomade” s’annonce dans cette “noosphère” évoquée par Teilhard et que les réseaux prodigieux de télécommunications mettent à portée de conscience. L’essentiel sera de se désencombrer et de rester souple et disponible. De savoir aussi que l’avenir ne viendra pas d’un ralliement à un système idéologique, mais de la volonté d’acteurs de construire ensemble. Tel est la signification ultime de la prospective lumineusement définie par   Maurice Béjart le fils aîné de Gaston Berger : “ La Prospective, pour lui, ce n’était pas prévoir l’avenir, pas du tout la vision, mais vivre avec une telle spontanéité, une telle ouverture et une telle capacité d’appréhender l’événement qu’on était toujours prêt pour accélérer. Un peu comme le Zen, enfin les tireurs à l’arc. Ce sont des gens qui sont toujours prêts pour un acte qui est d’une rapidité totale et absolue et qui est non prévu (…) Je crois que c’est un peu çà la Prospective, disponibilité totale pour appréhender quelque chose qu’on ne peut pas prévoir [3]

La prospective nous invite à quitter les camps retranchés de nos institutions pour  rencontrer d’autres sujets porteurs d’autres points de vue. Elle annonce le crépuscule des idoles, c’est à dire des savoirs, des managements, des synthèses définitives qui nous éviteraient cette permanente co-construction de l’avenir. C’est bien de la qualité, de la disponibilité, de l’imagination des acteurs que dépend l’évolution de nos sociétés et non de nouveaux encombrements méthodologiques ou de boîte à outils new look.

Bernard Ginisty

[1]Gaston Berger (1896-1960) : Phénoménologie du temps et prospective” op.cit. Pages 210-211

[2] Entretien des G.Berger avec M.Drancourt in Réalités, mai 1960 n°172, page 51

[3] Maurice Béjart (1927-2007): Propos tenus à France-Culture à l’émission “La tasse de thé” le 24 février I991


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